Cosmic Trip

cosmic trip Claire Denis cinéma High Life

Seul survivant, ou presque, d'une mission spatiale à bord d'un vaisseau à la dérive, Monte se remémore ce qui l'a conduit jusqu'ici. Cinéaste inclassable et réputée pour sublimer n'importe quel film de genre, Claire Denis s'attaque à la SF. En avant-première, What's Up vous livre ses impressions à chaud.

A l'occasion d'une rétrospective consacrée à Claire Denis, le Festival Lumière a eu l'excellente idée de projeter en séance spéciale High Life, son dernier-né, suivi d'un film plus ancien qui avait fait sensation sur la Croisette en son temps. Il y a une quinzaine d'années, Claire Denis nous offrait en effet avec Trouble Every Day une oeuvre horrifique et onirique, première incursion dans le territoire ultra-balisé du film de genre, et à travers laquelle on ressentait déjà une envie de se frotter au cinéma anglo-saxon.

Avec High Life, elle saute cette fois-ci du grand plongeoir, et l'on ne peut qu'honorer cette prise de risque assez rare et clairement excitante dans le cinéma français. Car oui, Claire Denis a réussi l'exploit d'installer au coeur d'un dispositif quasi-hollywoodien une petite bombe: un vrai film d'auteur! Son atypie, réputée de longue date, est encore plus visible en raison de l'univers dont elle s'empare et dans lequel elle se déploie: le film SF de huis clos. Claire Denis n'a peur de rien, se fiche bien de se faire comprendre, même si on ressent chez elle l'urgence et la nécessité de transmettre, telle Duras en son temps. 

Le scénario? Un accessoire. Après un prologue intrigant et particulièrement étiré en longueur, l'argument est balancé en une minute, lors d'une scène très eighties, très Wenders (dont elle fut l'assistante). Et si l'on n'est guère plus avancés, ce n'est peut-être pas uniquement parce qu'aucune explication ne nous est clairement donnée concernant l'objet de cette expédition, les relations entre les protagonistes, dont on sent confusément qu'il n'y pas de nette frontière entre les cobayes d'un côté, l'expérimentateur (fascinante Juliette Binoche) de l'autre. C'est, surtout, parce que le principal se situe ailleurs. Du côté de la bande-son, minimaliste mais envoûtante et obsédante; des plans délirants de beauté, de violence, de simplicité brute; de ce qui n'est pas montré, aussi. L'essence du film est son atmosphère. Claire Denis enveloppe, instille, pénètre le spectateur. Sans le forcer à quoi que ce soit. Les scènes gratuites à la Lars von Trier, le viol de rétine, très peu pour elle. 

Tout ceci n'est pas sans risque. Comme dans Trouble Every Day, où on retrouve la même volonté de se délester de l'intrigue, de la logique, pour atteindre de façon souterraine une autre dimension d'art, de véracité, il faut accepter de se laisser embarquer. Ne pas se laisser piéger par l'outrance, les raccourcis mentaux. Oui, on peut trouver énorme que Claire Denis s'adjoigne l'aide d'un des astrophysiciens les plus brillants pour que finalement les tenants et aboutissants technologiques de cette space odissey soient hautement improbables. On peut rester au bord de la route et ne pas réussir à se laisser embarquer la moindre seconde. C'est le risque avec les films clivants, et reconnaissons-le High Life en est un. 

Mais pour ceux qui passent le cap, qui donnent la priorité à une Béatrice Dalle quasi-muette, présente dans quelques scènes mais si bien filmée qu'elle en devient omniprésente - dans Trouble Every Day - ou à une Juliette Binoche s'abandonnant totalement le temps d'une longue scène d'anthologie - dans High Life - le jeu en vaut la chandelle.

High Life est un film fascinant parce que, pendant près de deux heures, il nous invite à regarder notre mort en face. Tel un astte noir dont, pour une fois, on ne pourrait détourner le regard. Ce que nous suggère le film est que notre humanité, à l'inverse des étoiles, est peut-être déjà morte alors que sa traversée de l'espace et du temps n'est pas terminée. Ou bien, à l'image de l'épilogue, que la persistance de la vie n'est qu'une affaire de lien entre un père et sa fille...Démonter un blockbusterpour le résumer à un argument d'une telle aridité, là est l'acte audacieux de la création artistique. On ne peut que valider !

Portrait de Guillaume de la Chapelle

 

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