Doctolib, l'interview fleuve - 1/2

Le PDG de Doctolib, Stanislas Niox-Château, nous a accordé une interview fleuve, un flux discontinu de données, anecdotes, prises de positions, sur l'avenir proche et lointain de sa société et du système de santé. Première partie de cet entretien. 

What's up Doc. Pourquoi avoir choisi de vous investir dans le secteur de la santé ? 

Stanislas Niox-Château. Historiquement j’avais développé des start-ups il y a quelques années, et j’avais envie de donner du sens à mon activité, en visant les secteurs de la santé ou de l’éducation. D’autant que je connais très bien le système de santé, du fait de mon bégaiement, de mon parcours sportif, de ma vie personnelle… J’avais déjà beaucoup de contacts avec des médecins, et j’ai commencé par démarcher les cabinets les uns après les autres, puis j’ai embauché une équipe. Aujourd’hui nous avons 65 000 professionnels de santé, 1300 centres de santé, 25 millions de Français sur notre site chaque mois… Nous sommes largement au-delà de ce que nous avions prévu.

 

WUD. Que pensez-vous du plan Santé 2022 ?

SNC. Je vais vous répondre de manière détournée. J’ai créé cette boite car je voulais améliorer le système de santé. Soit je devenais médecin et cela me paraissait difficile. Soit je faisais de la recherche, et là aussi, c’était compliqué pour moi. Soit j’essayais d’améliorer l’efficacité du système en le rendant plus connecté, humain et efficace. Ce plan Ma santé 2022 y répond en partie. Nous avions identifié des axes de développement pour que le cabinet médical se transforme.

Deuxième sujet : comment crée-t-on l’hôpital de demain ? Troisième sujet : comment améliorer l’accès aux soins des patients ? Sur ces trois aspects, Ma santé 2022 propose des solutions. Pour le cabinet de demain, Ma santé 2022 propose la mise en place d’assistants médicaux, les CPTS, le développement de l’activité de consultation… Il y a le lien entre la médecine primaire et secondaire, entre les cabinets, les hôpitaux de proximité, le numérique avec toute la partie téléconsultation, etc. Ensuite, il faut que les usages suivent. Il faut que les cabinets médicaux se transforment, que les hôpitaux se transforment…

 

WUD. Avez-vous été consulté dans le cadre de la conception de Ma Santé 2022  ? 

SNC. Nous avons été consultés sur l’organisation territoriale des soins, sur le numérique, sur l’accès aux soins, sur la transformation du cabinet, l’amélioration des hôpitaux… Il y a plein d’éléments philanthropiques dans ce que l’on fait, qui ne nous rémunèrent pas, comme l’accès des patients aux soins. Cela correspond bien avec ce plan. D’ailleurs, pour rappel, l’État est l’un de nos actionnaires via la banque nationale d’investissement.

 

WUD. En septembre vous avez annoncé la sortie en janvier prochain d’un service de téléconsultation. Qu’en est-il aujourd’hui ? 

SNC. Nous avons déjà des praticiens qui sont équipés avec deux mois d’avance. Ce service de téléconsultation sera à destination de professionnels de santé médecins pour le suivi de leurs patients. Comment cela va-t-il se présenter ? Je suis médecin, je gère mes rendez-vous sur Doctolib, etc. Je peux ajouter dans mon agenda que je ferai tel pourcentage de vidéo-consultations, pour des patients suivis que je choisis.

 

WUD. Donc le parcours de soins sera respecté ? 

SNC. Exactement. C’est important de le souligner car nous sommes le seul service à le respecter parmi tous les services de téléconsultation qui sont sortis. C’est plus simple pour nous car nous travaillons avec les 65 000 médecins de la communauté Doctolib, nous développons des services ensemble. C’est exactement la démarche inverse des plateformes de téléconsultation qui existent. Nous pouvons à partir de notre plateforme alterner consultations physiques et consultations à distance, car nous équipons les professionnels d’un logiciel de gestion d’agenda. Toujours est-il que la téléconsultation ne va pas non plus révolutionner Doctolib. Pour moi, c’est juste une extension de nos services. Notre véritable objectif, c’est d’améliorer les cabinets et les hôpitaux. Comment fait-on pour décupler les potentialités des libéraux et des hôpitaux ? C’est ça notre sujet.

 

WUD. Vous êtes investi dans la coordination entre la ville et l’hôpital. Comment avez-vous perçu la sortie du dossier médical partagé ? Allez-vous le prendre en compte dans votre stratégie de développement ? 

SNC. Moi je suis à contre-courant, car je pense que c’est bien de développer le DMP. C’est la responsabilité de l’État d’avoir le socle et l’infrastructure. J’irai même plus loin : je souhaite que tout le monde ait un DMP à jour. On ne devrait pas créer un DMP, il devrait être créé d’office, comme cela se fait dans d’autres pays. Sur l’alimentation du DMP, les éditeurs, les gestionnaires des systèmes d’information hospitalier devraient automatiquement l’alimenter. En revanche, l’usage doit être partagé et déployé dans toutes les solutions : dans Doctolib, dans les logiciels métiers, etc.

 

WUD. Sur la téléconsultation, quel sera votre modèle économique ? 

SNC. Pour le moment, ce sera un abonnement à destination des professionnels de santé. Nous n’avons pas encore défini le prix, nous sommes en train de le faire. Ce sont nos médecins qui réfléchissent avec nous. Nous avons interrogé 500 médecins pour concevoir la technologie et le service, pour les patients et pour eux, et définir le prix le meilleur pour les médecins. Car in fine, nous faisons cela pour que les médecins gagnent de l’argent. Si les médecins payent 109 euros le service de Doctolib, c’est aussi pour avoir 40 à 50% de plus de rendez-vous pris sur Internet, avoir quatre à cinq fois moins de rendez-vous non honorés, développer leur patientèle, faciliter le travail de leur secrétariat… 

 

WUD. Avez-vous évalué le nombre de rendez-vous qui proviennent de Doctolib chez les médecins abonnés ? 

SNC. C’est très variable en fonction des spécialités, des médecins... Mais nous savons que certains d’entre eux ont 90% de leur rendez-vous qui sont pris en ligne via Doctolib. Les patients ne viennent pas de Doctolib, ce sont des patients du médecin qui passent par Doctolib.

WUD. Avez-vous avancé sur la notion d’Hôpital du futur ? 

SNC. Bien sûr. Je tiens à dire qu’il n’y a pas que Doctolib qui va faire l’hôpital du futur. Il y aura d’autres start-ups qui vont y contribuer. Mais je pense en effet que l’activité de consultation est un élément clé. Nous travaillons avec les plus grandes structures hospitalières pour optimiser leur activité de consultation. Nous réorganisons pour eux les primo-consultations, les consultations suivies, etc.

Deuxième point : il faut que l’expérience patient soit meilleure. La téléconsultation et la télé-expertise sont des éléments qui peuvent l'améliorer. Troisième point : la coordination. Sur les urgences, nous menons des expériences dans le sud-ouest et dans le nord, pour adresser des urgences hospitalières vers des cabinets libéraux. Nous développons un outil d’adressage : un praticien hospitalier pourra adresser un de ses patients à un libéral et fixer un rendez-vous. Exemple : je suis urgentiste d’un grand CHU, je peux en un clic envoyer un patient chez le médecin généraliste en face de mon CHU, avec des créneaux prioritaires. Ces médecins de ville se seraient préalablement organisés pour réserver des créneaux afin de recevoir ce type de patients.

Dernier point concernant l’hôpital du futur : il faut que le numérique soit un vrai facteur d’investissement et de transformation. La e-santé au sens large, c’est à peu près 1% de la santé en France, c’est rien. Il faut investir deux ou trois fois plus sur le sujet.

 

WUD. Quelles sont vos solutions pour faire comprendre que le numérique n’est pas une charge mais un investissement ? 

SNC. Nous n’y arriverons pas tout seuls, mais je pense que Dominique Pon et le plan Ma santé 2022 vont beaucoup nous aider. J’ai une confiance forte dans les équipes au pouvoir pour le réaliser. Il faut aussi qu’il y ait un véritable partenariat global entre les professionnels de santé libéraux, les hospitaliers, le gouvernement, les administrations, les acteurs privés… C’est la seule et unique manière d’améliorer le système. Innover en santé est tellement dur, tellement long, qu’il faut un vrai partenariat entre les différents acteurs. 

 

WUD. Avez-vous établi un rétroplanning de la création de cet hôpital du futur? 

S.N.C. C’est pas à nous de le dire, c’est aux hôpitaux, mais ce n’est pas si loin. 

 

WUD. 2019 ? 

S.N.C. Oui, tout à fait, il ne faut pas attendre. Oui, il faut que les hôpitaux accompagnent Doctolib. Aujourd’hui nous avons déjà l’AP-HP, Rouen, Nimes, Nancy, Montpellier, Nice, je ne vous parle pas des 100 CH, CHT, etc. qui nous suivent.

 

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