Jean-Daniel Flaysakier
Politik, Polémik

Jean-Daniel Flaysakier : entre missions et émissions

WUD Jean Daniel Flaysakier, certaines influences sont connues pour mener sur les chemins des études de médecine : vocation, tradition familiale, image sociale… mais, vous, quelle fût la vôtre ?

JDF Rien de tout ça, je voulais faire HEC ! Après, il y a… « deux versions » (sourires). J’ai d’abord fait médecine parce que ça m’intéressait énormément, et ensuite… la médecine est aussi venue à moi.

WUD C’est à dire ?

JDF En terminale je faisais du rugby dans un club étudiant, composé à 99 % d’étudiants en médecine. Ils m’ont dit : « Tu veux continuer à jouer avec nous ? Alors tu fais médecine ! »

WUD (rires) Et quelle conception du métier vous êtes-vous forgé, au fil de votre exercice ?

JDF Que c’est un métier, qui, certes, demande un haut niveau de professionnalisation, mais nécessite de se le représenter comme tel. Concevoir l’exercice comme un sacerdoce ou une vocation, justement, peut conduire à des pratiques dangereuses : il y a ceux qui ne savent pas s’arrêter, ou passer la main. C’est la différence entre les docteurs motivés par « soigner » des patients, et ceux qui font ça pour « guérir ».

WUD Et au cours de votre apprentissage médical, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

JDF Une rencontre, pendant mon internat. Avec Philippe Maupas, inventeur du vaccin contre l’hépatite B, vétérinaire, pharmacien, médecin… De ces personnes qu’on ne croise qu’une fois dans une vie, et qu’on suivrait n’importe où. Un génie et une inspiration pour nombre d’étudiants. J’ai même démissionné de mon poste d’interne de « région », comme on disait à l’époque, pour partir avec lui vacciner en Afrique ! Il avait dit que vacciner contre le VHB protégerait du cancer du foie. Et il avait raison ! Même s’il est mort avant de l’avoir démontré…

WUD On sait qu’après cela, vous êtes intéressé à la santé publique, dans les années 80, une époque où la discipline n’était pas vraiment à la mode en France. Qu’est-ce qui vous a fait prendre cet embranchement ?

JDF Après l’Afrique et le VHB, je me suis petit à petit éloigné des approches individuelles au profit de la santé publique. J’ai eu la chance de partir au Japon, à l’institut du cancer de Tokyo, et de travailler sur le dépistage de masse du cancer gastrique. Et au retour, avec un copain, nous avions le projet de créer un « institut d’épidémiologie » à Tours. Je suis parti me former à la School of Public Health d’Harvard à Boston, notamment à l‘évaluation médicale.

WUD À l’époque, on imagine un enseignement universitaire très différent entre les deux pays. Qu’avez-vous retenu de votre expérience outre atlantique ?

JDF J’y ai appris l’accessibilité. On rencontrait qui on voulait en 24 heures et on avait toujours une réponse, alors qu’ici ça prenait 3 semaines. C’était déjà révolutionnaire, et question pédagogie, j’ai eu l’impression de débarquer sur la Lune : des examens à livres ouverts, des enseignants qui nous apprenaient à tirer le « vrai sens des résultats » et n’auraient jamais demandé à faire des calculs impossibles à la main…

WUD Et côté Français ?

JDF Incontestablement, notre apprentissage de la clinique par le compagnonnage : un enseignement irremplaçable et qui a bien plus de valeur que tous les concours en médecine du monde.

WUD Après une expérience internationale comme celle-ci, pourquoi avoir obliqué vers le journalisme et pas continué vers votre projet d’institut d’épidémiologie ?

JDF D’abord parce que j’avais commis des péchés capitaux ! C’était une époque que vous n’imaginez pas. Sans forcer le trait, l’« économie de la santé » était taboue en France, « épidémiologie » ou encore « coût-efficacité » étaient des grossièretés. Notre projet ne s’est pas fait et mon CV n’intéressait personne… Je disais « santé publique à Harvard », on me disait : « hein ? Vous êtes parti vacciner au Havre ? »

WUD (rires) Et après cela, par quelle porte rentrezvous dans le monde des médias ?

JDF Par pur hasard. À mon retour, je me suis retrouvé à faire un peu de tout : consultant en développement, missions d’évaluation, et au milieu, un peu de presse écrite. Petit à petit, j’ai fait de la radio pour FR3 région, jusqu’à ce qu’on me dise « vous voudriez faire un magazine télé hebdo de 13 minutes » ? J’ai dit oui, inconscient du travail que ça représentait ! J’ai beaucoup appris par moi-même, puis certains de mes sujets sont remontés en national, et Martine Allain-Regnault m’a un jour proposé Télématin.

WUD Passionnant ! Comment faisait-on du « journalisme en santé » à cette époque ? Des similitudes avec maintenant ?

JDF C’était là encore très différent d’aujourd’hui, de par l’ambiance. J’arrivais dans un pré-carré journalistique, ni tolérant ni aidant. Une association de journalistes spécialisés en santé interdisait statutairement l’adhésion des médecins ! Quant aux sujets santé, cela consistait à interviewer un patron en blouse blanche et retranscrire un charabia médical technique pour donner l’impression de traiter d’un sujet pointu. Ajoutez à cela que peu de ces journalistes parlaient anglais, ils étaient totalement redevables à leurs sources…

WUD Mais d’où venait cette hostilité ?

JDF On venait « manger le travail des autres », on était nécessairement « vendus » à tous les lobbys, etc. Les rubriques santé étaient déjà prisées. Et c’est vrai qu’en tant que médecin, on « tilte » nécessairement plus vite, on est donc moins dépendant de ses sources. Après, dans cette maison, j’ai travaillé avec des gens intelligents qui ont compris que les médecins étaient aussi des gens fréquentables (rires). Il y avait quelques chroniqueurs-médecins, mais j’ai été, je crois, le premier médecin engagé à temps plein et salarié comme journaliste en télé, alors que cela existait depuis longtemps en presse écrite.

WUD Et c’est petit à petit que vous est venu le surnom de « médecin de famille de la télévision » ?

JDF C’était vrai à l’époque de Télématin, véritable moment de bonheur. On le faisait en s’amusant beaucoup ! J'étais libre de faire ce que je voulais et de développer une approche « User Friendly ». En cherchant à donner à 2,5 millions de patients, les outils d’une « connaissance partagée » pour discuter avec leurs médecins, plutôt que des noms de gènes incompréhensibles.

WUD Bons moments, difficulté de travail dans le monde de la télévision : que retenez-vous ?

JDF Pour les bons… Une anecdote. En révisant mon bac, j’avais en fond la voix de Daniel Patte sur « Europe Numéro Un »… Vingt ans plus tard, arrivant à Télématin je rencontre le producteur, il me parle, et… c’était lui ! La voix de mon bac. Après, les médias, c’est beaucoup de précarité. De flux tendus, de tensions… C’est comme le primeur : traiter très vite, sinon ça va mourir.

WUD Et comment ne pas s’y perdre quand on est médecin ?

JDF Dans les médias, la focalisation sur le conflit et pas sur les questions est antinomique de la démarche scientifique. Et il m’arrive d’être au milieu. La science vit d’hypothèses, le journaliste vit de certitudes. Par exemple, le média ne veut pas savoir si les statines sont efficaces, il préférera une guerre entre experts. Et dans ma position, face au secret médical, il y a des moments, quand vous détenez une information majeure, vous êtes à la limite du dédoublement de personnalité ! La règle est de ne jamais lever l’embargo sur des infos obtenues en tant que médecin et pas comme journaliste.

WUD Pour vous, quel changement induit par les nouvelles technologies semble le plus marquant dans le domaine de la santé ?

JDF En matière d’information, la e-santé apporte beaucoup aux patients, mais flirte parfois avec la démagogie. Le médecin n’est plus un « professionnel » imposant sa décision, mais il ne faut pas exagérer : partenaires, certainement, codécideurs c’est autre chose, même après information et consentement. Après, il y a les forums santé. On y rencontre souvent des gens déçus, parfois haineux. Mais on y apprend beaucoup aussi sur le vécu des patients, même comme journaliste. C’est ainsi que j’ai compris l’importance d’intégrer les notions de qualité de vie dans mes reportages sur les traitements. Dire « une simple pilule dans le cancer du rein », c’est oublier « je ne sors plus parce que j’ai une diarrhée incontrôlable ».

WUD Le « syndrome de la chemise jaune », en congrès, c’est pour celui qui la porte un moyen qu’on se souvienne de lui. Votre nœud papillon c’est une « chemise jaune » ?

JDF Franchement ? Vous allez chercher trop loin.

WUD Et donc ?

JDF (Il sort une boîte, l’ouvre, elle est pleine de nœuds papillons). C’est parce que je trouve ça très élégant, et tout simplement parce que… je ne sais pas faire les nœuds de cravate !

CURRICULUM VITAE

Date de naissance • 23 septembre 1951

1970 à 1978 • Études de médecine

1982 • Soutenance de thèse

Date • Rencontre avec Philippe Maupas, inventeur du vaccin contre le VHB, 1976

1979 • travaille sur le dépistage de masse du cancer de l’estomac à l’institut du cancer du Japon

1982 • Master of Science (épidémiologie biostatistique) à la School of Public Health de Harvard, à Boston.

Avril 1985 • premier passage dans Télématin sur Antenne 2

1987 • recrutement par la rédaction d’Antenne 2

Depuis 2003 • rédacteur en chef adjoint sur France 2

 

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